31/10/2006
Hermann Hesse, Siddhartha et le protestantisme
Hier ma cousine Simone m'a offert le Siddhartha d'Hermann Hesse. Je n'ai lu que la préface, et commencé le premier chapitre.
Je ne peux pas m'empêcher de noter ces quelques mots de Hesse, rapportés par Jean Brenner dans sa préface à l'édition du livre de poche (p. 14). Ils touchent à mon héritage, à mes apprentissages. Je les porte vers mon père, à nos échanges:
"[...] l'on m'appela souvent 'boudhiste', ce qui me faisait rire, car au fond je me sentais plus éloigné de cette religion que de toute autre. Je ne m'aperçus que plus tard que cette imputation portait en elle une ombre de vérité. Si j'avais cru que l'homme pût choisir de son plein gré sa religion, je pense qu'en effet j'aurais ressenti le désir ardent d'une religion conservatrice: j'aurais été disciple de Confucius, de Brahma ou de l'Eglise catholique. Mais en cela j'aurais satisfait un désir de polarité et non pas celui d'une acceptation innée. Je suis non seulement, par hasard, le fils de pieux protestants, mais encore protestant au fond de mon âme (ce qui n'est pas en contradiction avec l'antipathie que j'éprouve pour les confessions protestantes de maintenant). Le vrai protestant se défend contre sa propre Eglise aussi bien que contre les autres, car sa mentalité lui fait préférer l'évolution à la stagnation. Et, dans ce sens, je pense que le Bouddha était, lui aussi, un protestant."
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21/10/2006
Pour ton sourire
Pour ton sourire et dans son ombre
J'embrasse au corps le bleu du ciel
Et les volutes impalpables
Dont seuls pourraient être capables
Des dieux la lyre, des vieux la vielle
Qui me transportent en rires sombres
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09/10/2006
Une petite histoire filante
Mon histoire se passe il y a déjà bien longtemps, mais je m'en souviens comme si c'était hier. Hier ou y'a longtemps, c'est pas très important pour l'histoire. Ferme tes grands yeux, ouvre grand tes oreilles, et imagine un peu la scène.
C'est l'histoire d'un petit bonhomme qui croise un autre petit bout d'Homme. Au bout de chaque petit bonhomme, après l'épaule, le coude et le poignet, tu devineras qu'il y a une main. C'est là que l'histoire commence vraiment.
On était vers la fin de l'été, ni trop chaud ni trop froid. Les bonhommes s'étaient assis à la terrasse d'un café. Une lumière métallique venait faire des clins d'oeils entre les nuages. C'est alors que, toute douce et tremblante, la main du plus timide des deux bonhommes a croisé celle de l'autre bout d'Homme, une poigne chaude et franche.
Elles ont tricoté un moment, juste comme ça, presque sans se toucher. Elles ont papoté aussi, un long et bon moment.
Regarde! Prend tes deux mains et approche-les doucement, à deux doigts de s'effleurer: tu sens comme ça vibre? Si tu fermes les yeux, tu vas sentir comme une fourmilière, comme une boule qui chauffe entre tes mains.
Tu vois, les deux mains de l'histoire, elles se sont rencontrées comme ça, peu à peu, en se frôlant à peine.
Bientôt, les bonhommes à qui appartenaient les mains ont fini leurs chocolats, et ils se sont dits au revoir. Forcément, me diras-tu, les mains aussi ont dû se séparer.
Figure-toi que non. Ça va te paraître bizarre, mais la petite boule de feu a grossi au fil et à mesure que les bonhommes s’éloignaient. Non seulement elle n’a pas disparu, mais elle a même grandi en long, en large et en épaisseur.
Je vais te donner une autre image, mais je suis quasi-sûr que tu as déjà tout compris : c’est pas un truc réservé aux grandes personnes.
Regarde ! Ferme les yeux. Rappelle-toi la dernière fois que j’ai pris le train. Tu t’es aggripé à ma jambe comme un p'tit singe, et tu as pleuré. Alors j’ai pleuré moi aussi, et je t’ai pris dans mes bras, comme un p'tit koala. On s’est dit plein de mots importants. Surtout, on s’est offert un énorme câlin.
Pourtant, quand on se voit tous les jours, on se rend pas compte. Parfois je peux même être dur et méchant, et toi aussi.
Mais quand je prend le train, on oublie tout ça. On se murmure qu’on s’aime de la Terre jusqu’au Ciel, et des p'tits ours du Pôle Nord jusqu’au p'tits pingouins du Pôle Sud.
Les deux mains, quand elles ont dû s’éloigner un moment, ça a fait un peu pareil : au lieu de s’oublier, elles se sont rendues compte qu’elles étaient reliées par une fourmilière géante, jusqu’aux étoiles.
Bien sûr, elles se sont bientôt retrouvées. J’arrive pas à me souvenir laquelle a commencé à parler, mais c’est pas très important pour l’histoire. Ce que j’ai entendu, c’est:
- Attrape-moi doucement…
- On s’emmène ?
- Tu sais où on va ?
- On y va en courant ?
Au premier virage, elles soufflaient déjà comme des p'tits phoques. Elles respiraient contentes. Elles s’applaudissaient, même.
- On sautille un peu ?
- A cloche pied ?
- A pas de fourmis ?
- Comme tu voudras…
- T’façons, comme on se tient, y’a pas de perdants.
Comme elles se tenaient… on aurait dit deux gamines !
- Désolée, mais je comprend pas pourquoi ça ferait plus grand ou plus sérieux de bien se tenir.
- T’façons, à part de s’ennuyer, je vois pas du tout à quoi ça sert.
- Moi, en fait, ch’ais même pas c’que ça veut dire, « bien se tenir ». Et j’ai pas envie qu’on m’apprenne.
- J’aime bien gambader avec toi.
Après, j’ai surtout entendu des rires. Ça a rigolé longtemps, tout le temps que je les regardais s’éloigner. Vers la fin, on aurait dit deux p'tites fourmis, et ça riait encore si on tendait l’oreille.
« Qu’est-ce qu’elles sont devenues ? »… Je savais que tu me poserais cette question. Elles sont devenues si légères que le vent les a emportées.
Regarde ! Allonge-toi. Respire doucement, sans faire de bruit, pas comme les p'tits phoques. Ouvre grand tes oreilles, et pose dessus tes mains en coquillages. Tu entends ? C’est le bruit du vent qui les a emportées.
Maintenant, ferme tes grands yeux : tu vois toutes les étoiles filantes ? La fourmilière d’étoiles filantes ? Et écoute : elles ont pas fini de rigoler ! Dans les larmes sur tes joues, et même dans celles qui perlent aux coins de mes yeux de grand’père, y’a plein d’étoiles filantes qui se marrent.
Tu dors déjà. Je sais pas pourquoi, j’attend toujours que tu t’endormes pour te dire que je t’aime. Je l’accroche au fil de tes rêves.
Il a l’air joli ton monde, derrière tes paupières. Je t’aime, et j’aime y semer quelques histoires de grand’père. Quelques rires d’étoiles filantes. A deux mains.
11:00 Publié dans "Pouèt Pouèt, vos papiers" | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
07/10/2006
LE VOYAGE, de Baudelaire
A Maxime Du Camp
I
Pour l'enfant, amoureux de cartes et d'estampes ,
L'univers est égal à son vaste appétit.
Ah! que le monde est grand à la clarté des lampes!
Aux yeux du souvenir que le monde est petit!
Un matin nous partons, le cerveau plein de flamme,
Le coeur gros de rancune et de désirs amers,
Et nous allons, suivant le rythme de la lame,
Berçant notre infini sur le fini des mers:
Les uns, joyeux de fuir une patrie infâme;
D'autres, l'horreur de leurs berceaux, et quelques-uns,
Astrologues noyés dans les yeux d'une femme,
La Circé tyrannique aux dangereux parfums.
Pour n'être pas changés en bêtes, ils s'enivrent
D'espace et de lumière et de cieux embrasés;
La glace qui les mord, les soleils qui les cuivrent,
Effacent lentement la marque des baisers.
Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent
Pour partir; coeur légers, semblables aux ballons,
De leur fatalité jamais ils ne s'écartent,
Et, sans savoir pourquoi, disent toujours: Allons!
Ceux-là dont les désirs ont la forme des nues,
Et qui rêvent, ainsi qu'un conscrit le canon,
De vastes voluptés, changeantes, inconnues,
Et dont l'esprit humain n'a jamais su le nom!
II
Nous imitons, horreur! la toupie et la boule
Dans leur valse et leurs bonds; même dans nos sommeils
La Curiosité nous tourmente et nous roule,
Comme un Ange cruel qui fouette des soleils.
Singulière fortune où le but se déplace,
Et, n'étant nulle part, peut être n'importe où;
Où l'Homme, dont jamais l'espérance n'est lasse,
Pour trouver le repos court toujours comme un fou!
Notre âme est un trois-mâts cherchant son Icarie;
Une voix retentit sur le pont:«Ouvre l'oeil!»
Une voix de la hune, ardente et folle, crie:
«Amour... gloire... bonheur!»Enfer! c'est une écueil!
Chaque îlot signalé par l'homme de vigie
Est un Eldorado promis par le Destin;
L'Imagination qui dresse son orgie
Ne trouve qu'un récif aux clartés du matin.
O le pauvre amoureux des pays chimériques!
Faut-il le mettre aux fers, le jeter à la mer,
Ce matelot ivrogne, inventeur d'Amériques
Dont le mirage rend le gouffre plus amer?
Tel le vieux vagabond, piétinant dans la boue,
Rêve, le nez en l'air, de brillants paradis;
Son oeil ensorcelé découvre une Capoue
Partout où la chandelle illumine un taudis.
III
Etonnants voyageurs! quelles nobles histoires
Nous lisons dans vos yeux profonds comme les mers!
Montrez-nous les écrins de vos riches mémoires,
Ces bijoux merveilleux, faits d'astres et d'éthers.
Nous voulons voyager sans vapeur et sans voile!
Faites, pour égayer l'ennui de nos prisons,
Passer sur nos esprits, tendus comme une toile,
Vos souvenirs avec leurs cadres d'horizons.
Dites, qu'avez-vous vu?
IV
«Nous avons vu des astres
Et des flots; nous avons vu des sables aussi;
Et, malgré bien des chocs et d'imprévus désastres,
Nous nous sommes souvent ennuyés, comme ici.
La gloire du soleil sur la mer violette,
La gloire des cités dans le soleil couchant,
Allumaient dans nos coeurs une ardeur inquiète
De plonger dans un ciel au reflet alléchant.
Les plus riches cités, les plus grands paysages,
Jamais ne contentaient l'attrait mystérieux
De ceux que le hasard fait avec les nuages.
Et toujours le désir nous rendait soucieux!
- La jouissance ajoute au désir de la force.
Désir , vieil arbre à qui le plaisir sert d'engrais,
Cependant que grossit et durcit ton écorce,
Tes branches veulent voir le soleil de plus près!
Grandiras-tu toujours, grand arbre plus vivace
Que le cyprès? - Pourtant nous avons, avec soin,
Cueilli quelques croquis pour votre album vorace,
Frères qui trouvez beau tout ce qui vient de loin!
Nous avons salué des idoles à trompe;
Des trônes constellés de joyeux lumineux;
Des palais ouvragés dont la féerique pompe
Serait pour vos banquiers un rêve ruineux;
Des costumes qui sont pour les yeux une ivresse;
Des femmes dont les dents et les ongles sont teints,
Et des jongleurs savants que le serpent caresse.»
V
Et puis, et puis encore?
VI
«O cerveaux enfantins!
Pour ne pas oublier la chose capitale,
Nous avons vu partout, et sans l'avoir cherché,
Du haut jusques en bas de l'échelle fatale,
Le spectacle ennuyeux de l'immortel péché;
La femme, esclave vile, orgueilleuse et stupide,
Sans rire s'adorant et s'aimant sans dégoût;
L'homme, tyran goulu, paillard, dur et cupide,
Esclave de l'esclave et ruisseau dans l'égoût;
Le bourreau qui jouit, le martyr qui sanglote;
La fête qu'assaisonne et parfume le sang;
Le poison du pouvoir énervant le despote,
Et le peuple amoureux du fouet abrutissant;
Plusieurs religions semblables à la nôtre,
Toutes escaladant le ciel; la Sainteté,
Comme en un lit de plume un délicat se vautre,
Dans les clous et le crin cherchant la volupté;
L'Humanité bavarde, ivre de son génie,
Et folle, maintenant comme elle était jadis,
Criant à Dieu, dans sa furibonde agonie:
«O mon semblable, ô mon maître, je te maudis!»
Et les moins sots, hardis amants de la Démence,
Fuyant le grand troupeau parqué par le Destin,
Et se réfugiant dans l'opium immense!
- Tel est du globe entier l'éternel bulletin.»
VII
Amer savoir, celui qu'on tire du voyage!
Le monde, monotone et petit, aujourd'hui,
Hier, demain, toujours, nous fait voir notre image:
Une oasis d'horreur dans un désert d'ennui!
Faut-il partir? rester? Si tu peux rester, reste;
Pars, s'il le faut. L'un court, et l'autre se tapit
Pour tromper l'ennemi vigilant et funeste,
Le Temps ! Il est, hélas! des coureurs sans répit,
Comme le Juif errant et comme les apôtres,
A qui rien ne suffit, ni wagon ni vaisseau,
Pour fuir ce rétiaire infâme; il en est d'autres
Qui savent le tuer sans quitter leur berceau.
Lorsque enfin il mettra le pied sur notre échine,
Nous pourrons espérer et crier: En avant!
De même qu'autrefois nous partions pour la Chine,
Les yeux fixés au large et les cheveux au vent,
Nous nous embarquerons sur la mer des Ténèbres
Avec le coeur joyeux d'un jeune passager.
Entendez-vous ces voix, charmantes et funèbres,
Qui chantent:«Par ici!vous qui voulez manger
Le Lotus parfumé! c'est ici qu'on vendange
Les fruits miraculeux dont votre coeur a faim;
Venez vous enivrer de la douceur étrange
De cette après-midi qui n'a jamais de fin!»
A l'accent familier nous devinons le spectre;
Nos Pylades là-bas tendent leurs bras vers nous.
«Pour rafraîchir ton coeur nage vers ton Électre!»
Dit celle dont jadis nous baisions les genoux.
VIII
O Mort, vieux capitaine, il est temps! levons l'ancre!
Ce pays nous ennuie, ô Mort! Appareillons!
Si le ciel et la mer sont noirs comme de l'encre,
Nos coeurs que tu connais sont remplis de rayons!
Verse-nous ton poison pour qu'il nous réconforte!
Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau,
Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu'importe?
Au fond de l'Inconnu pour trouver du nouveau!
Charles Baudelaire, in Les Fleurs du Mal, La Mort
04:45 Publié dans "Pouèt Pouèt, vos papiers" | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note







